Tu es beau, intelligent, riche et sévèrement membré ? Comme moi ! Tu es donc ici chez toi, fidèle lecteur ! Tu es blonde à forte poitrine (ou même brune à petite poitrine), bienvenue aussi, fidèle lectrice !
En ce moment, je dévore un bouquin (oui, oui, un bouquin, pas une bd). Plus exactement, je dévore le second volume d’une trilogie. J’avais déjà trouvé le premier opus formidable !
Ce qui suit est l’introduction d’un livre (toujours dans le fameux bouquin que je lis, vous suivez ?), d’une « encyclopédie » plus exactement…
Bonjour, lecteur inconnu !
Je souhaiterais mieux vous connaître. Décrivez devant les pages de ce livre, vos nom, âge, sexe, profession, nationalité.
Quels sont vos centres d’intérêt dans la vie ?
Quelles sont vos forces et vos faiblesses ?
Oh et puis peu importe. Je sais qui vous êtes.
Je sens vos mains qui caressent mes pages. C’est assez plaisant, d’ailleurs. Sur le bout de vos doigts, dans les sinuosités de vos empreintes digitales, je devine les caractéristiques les plus secrètes.
Tout est inscrit jusque dans vos moindres fragments. J’y perçois même les gènes de vos ancêtres. Dire qu’il a fallu que ces milliers de gens ne meurent pas trop jeunes. Qu’ils se séduisent, s’accouplent jusqu’à en arriver à votre naissance !
Aujourd’hui, j’ai l’impression de vous voir en face de moi. Non, ne souriez pas. Restez naturel. Laissez-moi lire plus profondément en vous. Vous êtes bien ^plus que vous ne l’imaginez.
Vous n’êtes pas simplement un nom et un prénom, dotés d’une histoire sociale.
Vous êtes 71% d’eau claire, 18% de carbone, 4% d’azote, 2% de calcium, 2% de phosphore, 1% de potassium, 0,5% de soufre, 0,5% de sodium, 0,4% de chlore. Plus une bonne cuillérée à soupe d’oligo-éléments divers : magnésium, zinc, manganèse, cuivre, iode nickel, brome, fluor, silicium. Plus encore une petite pincée de cobalt, aluminium, molybdène, vanadium, plomb, étain, titane, bore.
Voilà la recette de votre existence.
Tous ce matériaux proviennent de la combustion des étoiles et on peut les trouver ailleurs que dans votre propre corps. Votre eau est similaire à celle du plus anodin des océans. Votre phosphore vous rend solidaire des allumettes. Votre chlore et identique à celui qui sert à désinfecter les piscines.
Mais vous n’êtes pas que cela.
Vous êtes une cathédrale chimique, un faramineux jeu de construction avec ses dosages, ses équilibres, ses mécanismes d’une complexité à peine concevable. Car vos molécules sont elles-mêmes constituées d’atomes, de particules, de quarks, de vide, le tout lié par des forces électromagnétiques, gravitationnelles, électroniques, d’une subtilité qui vous dépasse.
Alors maintenant, installez-vous confortablement pour mieux lire. Tenez votre dos droit. Respirez calmement.
Décontractez votre bouche.
Ecoutez-moi !
Rien de ce qui vous entoure dans le temps et dans l’espace n’est inutile. Vous n’êtes pas inutile. Votre vie éphémère à un sens. Elle ne conduit pas à une impasse. Tout a un sens.
Moi qui vous parle, tandis que vous me lisez, des asticots me dégustent. Que dis-je ? Je sers d’engrais à de jeunes pousses de cerfeuil très prometteuses. Les gens de ma génération n’ont pas compris où je voulais en venir.
Il est trop tard pour moi. La seule chose que je peux laisser, c’est une mince trace… ce livre.
Il est trop tard pour moi, mais il n’est pas trop tard pour vous. Vous êtes bien installés ? Détendez vos muscles. Ne pensez plus à rien d’autre qu’à l’univers dans lequel vous n’êtes qu’une infime poussière.
Imaginez le temps accéléré. Pfout, vous naissez, éjecté de votre mère tel un vulgaire noyau de cerise. Tchac, tchac, vous vous empiffrez de milliers de plats multicolores, transformant du même coup quelques tonnes de végétaux et d’animaux en excréments. Paf, vous êtes mort.
Qu’avez-vous fait de votre vie ?
Pas assez sûrement.
Agissez ! Faites quelque chose, de minuscule peut-être, mais bon sang ! Faites quelque chose de votre vie avant de mourir. Vous n’êtes pas né pour rien. Découvrez ce pour quoi vous êtes né. Quelle est votre infime mission ?
Vous n’êtes pas né par hasard.
Faites attention.
Alors, terrible, non ?
Tiré de « Le jour des fourmis » de l’excellentissime Bernard Werber, second volume du cycle des fourmis.
J’ai cru comprendre que certains cherchaient de bon livres à lire ? Celui-ci en fait assurément parti !